Ydyle's Blog

Just another WordPress.com weblog

Charley Toorop expose à Paris

leave a comment »

Ce pourrait bien être l’exposition la plus déconcertante de la saison : la rétrospective de la peintre néerlandaise Charley Toorop (1891-1955) a de quoi laisser perplexe l’amateur le plus flegmatique. La raison en est simple à énoncer, à défaut d’être simple à analyser : l’oeuvre se présente comme l’alternance de moments de grande force créatrice et d’autres d’une surprenante faiblesse. On connaît peu d’artistes qui passent ainsi sans transition du chef- d’oeuvre au ratage.

A vrai dire, tout est bizarre chez Charley Toorop. Née en 1891, elle est la fille de l’un des plus célèbres peintres néerlandais du moment, Jan Toorop, qui fut, selon les époques, symboliste, néo-impressionniste ou adepte d’un modern style sinueux.

Donc, elle naît dans la peinture et n’a jamais hésité sur son destin. Elle vit au centre du milieu artistique de son pays, en connaît les protagonistes, les reçoit, les collectionne et travaille dans son bel atelier, à l’étage de sa belle maison aménagée en 1931 par nul autre que Gerrit Rietveld, principal architecte du mouvement De Stijl. Elle y accroche ses deux Mondrian – c’est un ami d’enfance – et ses Bart Van der Leck – un autre ami.

A ces indices, on la supposerait proche de l’abstraction géométrique, ce qui serait une erreur, car Charley Toorop cultive un réalisme pictural acharné. Dans l’exposition, plusieurs salles fort instructives sont consacrées à sa maison et ses collections. Mondrian y côtoie étrangement les autoportraits raboteux d’Henk Chabot, d’un misérabilisme insistant, de très beaux Zadkine et des Léger, une autre des admirations de Toorop.

Dans sa propre oeuvre, les discordances sont tout aussi accentuées. Ses toiles de jeunesse s’excusent sans doute par la volonté de prendre ses distances par rapport à son père par tous les moyens. Des mixtes de solutions modernes – fauvisme, cubisme, expressionnisme – voisinent avec des oeuvres de facture quasi naïves. On passe vite. On passe aussi vite devant des natures mortes et des paysages de Rotterdam discutables. Et on bute soudain sur ses premiers autoportraits et figures féminines des années 1920, les uns et les autres cadrés de très près.

Visages et corps envahissent la surface. Les regards sont d’une impassibilité et d’une dureté sans compromis. Les figures de deuxième plan sont parfois plus grandes que celles du premier rang. Tout est dessiné avec une rigueur de géomètre arpenteur et peint avec une application de miniaturiste. La maîtrise de la touche se conjugue à la sobriété des couleurs – des bruns, des gris, des blancs et les nuances de la chair. Ces représentations humaines presque inhumaines ont l’immobilité et la raideur d’immenses coléoptères piqués dans leur boîte. Elles en ont l’étrangeté aussi : on les examine comme si l’on n’avait jamais vu auparavant si nettement les plis des paupières, les irrégularités du nez, les rides du cou et du front. Les natures mortes et vues du jardin datées des mêmes années ne pèsent pas lourd en comparaison.

Bien qu’elle ait dit le contraire, il est peu douteux que Toorop ait regardé la nouvelle objectivité allemande, Dix et Grosz particulièrement. Et peu douteux aussi que la photographie d’August Sander a pu la marquer. Quant au cinéma, c’est plus simple : Joris Ivens est l’un de ses plus proches amis.

Jusqu’à la fin de sa vie, elle s’inflige à elle-même cette épreuve, accumulant une suite d’autoportraits que l’on aimerait voir accrochés avec ceux de Beckmann et de Nussbaum, ses contemporains. Elle l’inflige aussi froidement à ses enfants, à ses amis et à ses amants, parmi lesquels un peintre aussi étrange qu’elle, Pyke Koch.

En 1941, alors que l’occupation nazie l’a chassée de chez elle et qu’elle refuse toute collaboration, elle peint deux grands portraits, Le Clown et L’Ouvrière, tous deux sur fond de ruines et d’usines. Ils mériteraient d’être connus comme deux emblèmes de ce temps, au même titre que les natures mortes au crâne de taureau de Picasso et les triptyques de Beckmann : donc au plus haut de l’époque.

Publicités

Written by ydyle

avril 10, 2010 à 6:46

Publié dans art

Tagged with , ,

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :